La légende familiale n’a pas retenu le nom du cheval de Francis Thevenin. Dommage ! Ce cheval ne fut pas le premier à avoir un comportement du même ... tonneau : refuser de porter son officier de cavalier sous prétexte que ses galons de capitaine ne lui donnent pas seulement de l’importance mais ... de l’embonpoint ! Grâce à lui cependant, le vignoble du Château de Sellières prend un nouvel essor aujourd’hui. C’est encore parce que le cheval refuse d’emporter le capitaine vers de nouvelles campagnes glorieuses qu’une grande aventure commerciale voit alors le jour. Et encore grâce à l’esprit réfractaire de ce cheval qu’il a été possible de célébrer le centenaire d’une entreprise familiale très motivée au service d’une clientèle toujours plus nombreuse. C’est ainsi que les légendes jettent leur crinière dans le galop de l’histoire.
Esprit de service
Notre fier équidé qui doit rire de toutes ses dents au paradis des canassons a reçu de l’aide par la suite. Celle de Francis, son maître, tout d’abord. Il se montre moins versatile que sa monture et ne monte pas sur ses grands chevaux ... N’en ayant qu’un et qui joue les cabochards, il comprend vite ! La cavalerie c’est l’arme noble, mais le poids qui donne au grade de la respectabilité limite aussi la précieuse vélocité nécessaire sur les champs de bataille. Mieux vaut donc l’utiliser autrement cette respectabilité. On ignore si le capitaine Thevenin a dit
« j’en parlerai à mon cheval ! » Ce qui est certain c’est qu’il décide derechef de l’écouter. Et de s’établir marchand de vin.
S’il choisit de s’installer à Pont-du-Navoy, son opportunisme n’est pas dénué de tout esprit de service. Déjà ! Avec intelligence on considère que le vin, cet aliment sacré, rempart contre l’alcoolisme qui se répand avec le progrès de la distillation, ce qu’il est effectivement. L’aventure est lancée.
Des années noires
Léon, le fils du capitaine Francis devenu marchand de vin à son tour entend prolonger la légende. Qui prend la forme notamment de deux jolies filles : Jacqueline et Françoise.
Léon connaît d’abord les belles années pour faire prospérer l’aventure : nous sommes en 1930. Cependant le vent mauvais de l’histoire assombrit le ciel et tout paraît sombrer : la guerre, Léon au front puis Léon prisonnier, les tickets de rationnement, menaces ... La petite Jacqueline, accrochée aux jupes de sa grand-mère qui refuse de livrer le vin à l’occupant, ouvre de grands yeux et enregistre les scènes difficiles.
Elle voit aussi ces clients venir avec des chariots tirés par les boeufs, parfois de loin, chercher le vin pour un village : clientèle fidèle, qui demande des nouvelles de Léon. Jacqueline n’oubliera pas. Elle inculquera à ses enfants ce respect du client. A cette époque sinistre, le courage et la ténacité ne manquèrent pas à la grand-mère et à la maman de Jacqueline ... où le seul espoir était l’énergie du désespoir. Elles aussi ont bien leur place dans la perennité de l’entreprise.
Quand Marcel prend la main de Jacqueline
Renversé par un char russe sur le chemin de la liberté, Léon revient de la guerre mal en point. Il s’éteint quelques années plus tard, non sans avoir eu le bonheur de noter la fidelité de sa clientèle pendant ses années d’absence et son combat contre les blessures ... Non sans avoir apprécié que Jacqueline avec sa mère et sa grand-mère, un oncle aussi, se montrent digne de cette fière filiation. En plus elle lui a trouvé un gendre, Marcel Pernet aux Granges Bruant, là, plus bas, en bordure de la rivière d’Ain.
Marcel ne prend pas seulement Jacqueline par la main pour quitter la ferme : il passe rapidement le tablier de cuir et revêt vite l’habit de marchand de vin, avec fougue, finesse et subtilité.